25.07.2017
Bucchini: La France a peur de la décentralisation
2012-11-16 12:53:21
Yazdir

Le président de l’Assemblée de Corse Dominique Bucchini affirme que le statut de co-officialité de la langue corse ne représente nullement une menace pour l'unité de la République. « La France est par tradition un État très centralisé et qui a toujours eu un peu peur de la décentralisation » dit-il. 

Dans une interview accordée à l’ActuKurde, M. Bucchini  exprime sa solidarité avec les kurdes, justifie le statut de co-officialité de la langue corse, revient sur le modèle de l’Etat-nation français, expose les racines de la violence actuelle en Corse et propose des solutions.

SOLIDARITÉ AVEC LES KURDES

MAXIME AZADI : Alors que les gouvernements des pays européens gardent le silence face à la répression contre les kurdes, vous avez accueilli le 23 octobre une délégation kurde à l’Assemblée de Corse, que signifie cet accueil?

DOMINIQUE BUCCHINI : Parce que, je veux dire, il y a une association en Corse qui défend les kurdes (Amitiés Corse Kurdistan) que je connais bien, qui est souvent venue me voir et je partage les objectifs de l’association et j’en profite pour donner mes amitiés au peuple kurde. Celui qui se bat fort démocratiquement, il a raison, pour parler sa langue, pour vivre, parce qu’il représente 20 millions d’habitants à l’intérieur de la Turquie. 

Peut-on espérer une coopération plus active entre les kurdes et les corses ?

-On peut réfléchir si, demain, on peut établir des éléments de coopération  entre le peuple kurde et le peuple corse. Cela dit, à ce niveau-là, il faut regarder ce que sont les positions des gouvernements d’Europe et du gouvernement de la France. 

Peut-on également parler d’une lutte commune par rapport aux revendications comme l’enseignement dans la langue maternelle et plus d’autonomie ?

-En Corse nous avons plus de compétences que les autres régions françaises, ce qui signifie déjà dans les faits, un peu plus d’autonomie dans le cadre de la république française.

Cela se justifie que, étant une île, et ayant des problèmes spécifiques liés à notre position géographique, nous avons besoin d’adapter  les lois françaises à notre situation. Depuis 1980, dans le cadre de la République française,  nous avons obtenu démocratiquement trois statuts particuliers qui font de la région corse la région la plus décentralisée de France.

Deuxièmement, au niveau de la langue,  l’Assemblée de Corse a voté, il y a de cela un an, un statut de co-officialité de la langue corse. C’est-à-dire, non pas le corse par opposition aux français et non pas le français par opposition aux corses, mais les deux langues ensemble d’une manière conjointe et solidaire.

CO-OFFICIALITE DE LA LANGUE CORSE

Pouvez –vous développer sur la co-officialité de la langue corse ?

-Historiquement, particulièrement dans les années 1920 et au début des années 1930 (sous l'influence notamment des bretons communistes de Paris tels que Marcel Cachin, le directeur de L'Humanité,)  puis dans l'après-guerre, le PCF a sympathisé avec les revendications culturelles des régions françaises en dénonçant le centralisme de l'Etat et la domination de la langue et de la culture parisienne sur les langues et cultures du peuple. Il ne s'agit pas pour nous d'aborder ce problème en termes politiques. Très nombreux sont ceux qui admettent qu'il faut promouvoir la langue corse quelle que soit leur position politique. La co-officialité signifie l’usage simultané des deux langues (le français et le corse). L’usage du corse se fait non pas en opposition avec la langue de la République mais en complémentarité avec elle. Le pluri-linguisme est perçu comme une richesse et non évidemment comme une fermeture. L'enseignement bilingue ne représente nullement une menace pour l'unité de la République.

LA FRANCE A PEUR DE LA DÉCENTRALISATION

Le modèle de l’État-nation français répond-il vraiment aux revendications des autres cultures et peuples du pays ?

-Il y a un débat par rapport à ça, de nature différente, parce que  l’histoire de notre peuple est différente que chez vous (Kurdistan). La France est par tradition un Etat très centralisé et qui a toujours eu un peu peur de la décentralisation. Mais ce que vous appelez les autres « peuples » du pays n’ont pas les mêmes revendications identitaires que la Corse. La France est un vieux pays qui a assimilé depuis longtemps les différents peuples qui l’ont composée. Et c’est pourquoi le modèle de l’Etat Nation est celui qui correspond à la nature de la France, même si je crois qu’une décentralisation est utile pour laisser aux régions le pouvoir de respirer un peu mieux.

Si je comprends bien, vous ne contentez pas de contexte actuel de la décentralisation et vous demandez plus d’autonomie…

-On peut demander plus. Mais le problème n’est pas de demander plus. Lorsqu’on vit dans des régions pauvres, et c’est le cas de la Corse, l’important est de savoir quels sont les moyens financiers que l’Etat central peut nous donner au nom de la solidarité.

A l’inverse de votre histoire (celle des kurdes), notre histoire en France vient de 1789, de la révolution française. Et le peuple de France a inventé des concepts, donc des mots qui sont « liberté, égalité, fraternité ». Il faut donc, au niveau  de l’égalité sur l’ensemble du territoire national, la solidarité pour que la région puisse se développer.  Parce qu’autrement, les régions qui sont riches vont peut-être pouvoir se développer et les régions qui sont pauvres, où est-ce qu’elles vont prendre de l’argent ? Donc, il faut faire attention de ne pas jouer sur des mots mais, de bien savoir quels contenus politiques y-a-il derrière les mots, en particulier pour les gens de condition modeste.

JE SUIS AVANT TOUT UN MILITANT PRÉSIDENT

Le modèle corse pourrait-il être envisageable pour les kurdes ?

-A un certain moment. Moi, j’ai enseigné en Afrique noire. Et il y avait un président de la République,  dont le pays s’appelle le Sénégal, qui était quelqu’un qui avait fait de brillantes études en France. Et par rapport à la culture nègre, au bon sens du terme, et à ce que faisaient l’Europe et la France, il disait qu’il était nécessaire d’aller au rendez-vous de donner et de recevoir pour aller vers la civilisation universelle. Il faut donc aujourd’hui s’ouvrir au monde, respecter  les cultures, les épanouir pour ne pas être passéiste. Sur ces bases-là, on peut discuter avec des gens du Moyen-Orient ou des peuples, comme des peuples africains, comme des peuples d’Amérique du Sud, c’est la foi que j’ai en tant que militant, parce que je suis président mais je suis avant tout un militant président.

 Où en est-on avec les aspirations indépendantistes?

-Je suis profondément corse et français, non pas l’un ou l’autre et je ne suis pas pour l’indépendance de la Corse.

Il y a une force indépendantiste qui a des élus à l’Assemblée de Corse, avec elle nous discutons, avec elle nous approuvons souvent des délibérations communes.

 Mais à partir du moment où il y a, « qu’il faut se séparer de la France », ça c’est une ligne jaune et une barrière infranchissable.

QUELLE SOLUTION POUR LA CORSE

Quelle solution politique et sociale préconisez-vous pour la Corse ?

-Elle a un autre type de développement économique, parce que jusqu'à il y a deux ans ceux qui dirigeaient l’Assemblée de Corse pensaient que le tourisme allait développer la Corse. Il n’y a aucun pays au monde qui peut se développer sur mono-activité, une seule activité saisonnière, on a besoin donc de tourisme, on a besoin de dévalement d’une agriculture, on a besoin de recherche, on a besoins d’une industrie technologique qui rente, on a besoin de revitaliser l’intérieur de la Corse pour pouvoir vivre à peu près normalement en Corse. Et dans une Corse de paix, il n’y aura plus de meurtres.

L’ARGENT SALE

D’où vient la violence en Corse ?

-La violence en Corse est un sujet sérieux qu’on ne peut pas évacuer en quelques mots. Pour ce qui est de la violence actuelle et récente, elle semble liée à la lutte que se livrent des bandes pour contrôler ce qui fait la beauté de la Corse : ses côtes. Les rivages corses sont convoités par les spéculateurs immobiliers qui voudraient en faire une côte bétonnée accueillant un maximum de touristes ; ils donnent naissance à des affaires et à la violence à laquelle l’assemblée territoriale de Corse est déterminée à s’attaquer. Nous assistons depuis quelques années à un tarissement de la violence politique clandestine et à une activité débordante du milieu corse maniant de l’argent sale qui veut s’installer en bord de mer, faire beaucoup de fric, en faisant parfois pression d’une manière éhontée et parfois violente sur des élus locaux qui doivent faire élaborer des documents d’urbanisme.

LES RACINES DE LA VIOLENCE

Comment résoudre ce problème ?

-L’assemblée de Corse, depuis que la gauche y est majoritaire, a créé une commission de la violence dont le premier rapport a été voté à l’unanimité. Il contient trois éléments importants. Tout d’abord, la violence étant multiforme et complexe, il faut créer un observatoire pour pouvoir bien appréhender son évolution et mieux cibler les voies et les moyens d’en sortir sur le long terme. Ensuite, la violence actuelle vient de la spéculation immobilière: il n’y a plus un Corse qui puisse s’acheter 1.500m² et construire une villa, c’est réservé à des gens qui ont de l’argent. Il y a en même temps des flux financiers importants parce qu’il y a recyclage d’argent sale. Enfin, il est bien nécessaire d’examiner la problématique de la précarité et des inégalités sociales. Il est évident que la violence plonge ses racines dans la délinquance naissante, car bon nombre de jeunes gens ne trouvent pas de boulot ou de logement.  Au final,  il faut créer les conditions d’un sursaut collectif et montrer notre mécontentement d’être la région la plus criminogène d’Europe et notre désir vivre chez nous dans la paix et la démocratie.

Mais il faut en même temps une action forte de la part des pouvoirs publics. Le Premier ministre dit entre autres qu’il faut réactiver le pôle financier de Bastia, mais c’était déjà une préconisation qui remonte au lendemain du meurtre du préfet Erignac en 1998. Malheureusement ce pôle financier n’a pas produit grand-chose. Mais si demain M.Ayrault nous annonce que des fonctionnaires qualifiés et spécialistes des délits financiers vont venir travailler là-dessus, on ne peut que l’accepter. Malheureusement, ce genre d’exercice aurait dû se faire il y a longtemps, car cela aurait évité la situation dramatique dans laquelle nous vivons.

SEUL LE TOURISME NE PEUT PAS DÉVELOPPER LA CORSE

Et si demain ce pôle financier se remet en route, peut-être saurons-nous s’il y a une internationalisation de l’argent sale. L’opinion demande à savoir ce qui se passe en Corse. Ce n’est pas le tourisme seul qui va développer la Corse. Si on arrive à montrer qu’il y a d’autres manières de développer la Corse en créant des emplois, par l’agriculture, l’agro-alimentaire, les énergies renouvelables, les nouvelles technologies, nous pouvons redonner espoir au peuple corse qui a envie de vivre et travailler au pays, de gagner sa vie décemment, de se loger. C’est un long chemin parsemé d’embûches, mais c’est l’objectif de la majorité de gauche qui gouverne l’assemblée de Corse.

Propos recueillis par Maxime Azadi



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