16.04.2014
L’Imposture turque : interview avec Martine Gozlan
2011-12-26 10:12:40
Yazdir

Martine Gozlan, grand reporter à l’hebdomadaire Marianne, essayiste,  auteur de « L’imposture turque » (éditions Grasset) déchiffre trois mensonges du gouvernement Erdogan : démocratique, laïque et géopolitique. Pour elle, le premier ministre turc Recep Tayyip Erdogan est un autocrate qui se transforme étrangement en «généralissime despotique » dès lors qu’il s’agit des Kurdes.

« En réalité, la Turquie est toujours une démocratie et c’est  ce qui durcit le comportement d’Erdogan : il veut passer outre, a déjà mis la police, la justice, la presse sous contrôle » résume-t-elle, dénonçant également la fascination des intellectuels européens pour le « pseudo-modèle turc ».

* Alors que les puissances  occidentales présentent la Turquie d’Erdogan comme un “modèle” pour le monde arabe, qu’est-ce qui vous amène à parler dans votre dernier ouvrage  d’imposture turque?

J’utilise le terme d’imposture pour qualifier le discours de Mr Erdogan qui s’attache à dépeindre son mode de gouvernement comme un exemple du mariage heureux entre la démocratie et l’islamisme. Or nous avons affaire à trois mensonges :

D’abord le mensonge démocratique, puisque la liberté d’expression est aujourd’hui en danger avec les rafles successives de journalistes et d’éditeurs, emprisonnés sous le prétexte fictif de collusion avec le terrorisme. Jusqu’à la semaine dernière, il y avait environ 70 journalistes incarcérés, 46 ont été raflés ces derniers jours.

Ensuite, le mensonge laïque, puisque les valeurs laïques ne peuvent survivre qu’en raison de l’attachement des opposants à ce qui fait l’originalité et la grandeur de la Turquie depuis Mustapha Kemal et l’abolition du califat en 1924. L’objectif de l’AKP et de son leader, c’est d’approfondir encore la réislamisation de la société. Le passage des grands groupes de presse sous le contrôle des proches du premier ministre- notamment de son gendre- est à cet égard très significative. A travers une presse docile, il s’agit de faire passer le message des comportements « islamiquement corrects », du voile au tabou sur l’alcool. La modernité, dont se réclame le régime, constitue une fiction. L’ultraconservatisme qui se répand dans la société constitue une préoccupation pour le statut des femmes, priées de rester à la maison dans leur rôle traditionnel, et pour les artistes, dont certains ont vu leurs galeries attaquées à Istanbul en 2010.

Enfin, le mensonge géopolitique consiste à nous faire croire que le redéploiement géopolitique vers l’Orient est un symbole de renouveau et de grandeur. Or, c’est précisément sa place privilégiée de médiatrice entre l’Orient et l’Occident, entre Israël et le monde arabe, qui avait assis la place de la Turquie sur la scène internationale. Recep Tayyip Erdogan se complait dans une diplomatie des crises dont le dernier exemple est celle qui vient d’éclater entre Paris et Ankara sur la question arménienne. 

*Au-delà du «modèle  turc» tant vanté par l’Occident et la “démocratie avancée” vantée par Erdogan, comment définissez-vous un pays devenu la plus grande prison du monde pour les journalistes, étudiants, syndicalistes, élus et les avocats, avec un gouvernement qui cherche à intimider tous ceux qui le critiquent ?

Là, je me permettrai de vous modérer. La Turquie de l’AKP, dont je viens d’énumérer les graves entorses aux droits humains, ne constitue pas « la plus grande prison du monde » ! L’excessive dénonciation est contre-productive. On fournit ainsi des arguments aux supporters de Mr. Erdogan. Point n’est besoin d’en rajouter alors que l’Union européenne elle-même rappelle régulièrement à l’ordre le régime.  S’il fallait définir la Turquie d’aujourd’hui, nous devrions faire la différence entre une opinion largement tétanisée par l’autoritarisme de son premier ministre mais aussi par la fascination de la croissance qui constitue son premier argument électoral et international , et une autre frange de l’opinion, malheureuse et opprimée, dans les médias qui résistent, dans les cercles intellectuels et universitaires courageux, chez les avocats que l’on commence d’ailleurs à incarcérer dès lors qu’ils défendent des inculpés, et enfin dans les zones kurdes. 

*Pourquoi l’Europe est-elle si tolérante face aux pratiques répressives du gouvernement AKP et ne parle que de “Succès économiques”, mais pas de libertés?

L’Europe, je vous le répète, a attiré en 2011, à plusieurs reprises, l’attention du gouvernement turc sur les atteintes aux droits humains dont il se rendait coupable. Ce qui ne change rien à la fascination de nos intellectuels européens pour le pseudo-modèle turc. Ce sont ces mêmes intellectuels qui, hier, s’accommodaient des dictatures arabes au motif qu’elles constituaient un rempart contre l’islamisme ! Ce sont les mêmes qui ont applaudi en 2003 la folle et criminelle intervention américaine en Irak qui a semé la destruction dans la région. Les faiseurs d’opinion ont frénétiquement besoin de modèles…Ils ne parviennent malheureusement pas à penser par eux-mêmes. 

*Dans votre livre, vous attirez l’attention sur l'influence grandissante au sein de l'Etat de la confrérie de Fethullah Gulen. D’autres évoquent une coalition AKP-Gulen qui dirigerait le pays, que pensez-vous de cette confrérie et de son rôle dans la société?

Les confréries ont une longue histoire en Turquie et elles ont résisté à la révolution kémaliste dans les couches profondes de la société. Celle de Fethullah Gulen, qui vit en exil aux Etats-Unis car il craignait une vengeance des militaires- mais Erdogan a totalement réduit les militaires au silence- ne fait que reproduire les tendances de fond de la vieille société confrérique turque : ultra-conservatisme, solidarité occulte des membres, infiltration des milieux scolaires, professionnels et politiques. Fethullah l’a gratifiée d’un lifting très superficiel en prétendant que sa secte n’était rien d’autre qu’une association de braves humanistes. Ces sornettes passent très bien aux Etats-Unis ! En réalité, sur le terrain turc, la confrérie tient la police, la magistrature et les milieux d’affaire. Erdogan s’est largement appuyé sur elle dans ses campagnes électorales. C’est une enquête sur les liens entre la police et la secte qui vaut aujourd’hui de longues années de prison à plusieurs journalistes, notamment Ahmet Sik, qui a écrit « L’armée de l’imam », un livre interdit mais qui circule sous le manteau. Au sein même de l’AKP, certains cercles rétifs à l’obscurantisme souhaiteraient que le premier ministre prenne ses distances vis à vis de la secte. Mais comme la peur et la lâcheté règnent, ils sont minoritaires

*La détérioration de la liberté de la presse et de l’expression d’une part, l’intimidation des médias turcs qui s’engagent aujourd’hui clairement à la ligne officielle du gouvernement d’autre part… est-il possible de faire une nouvelle Constitution démocratique dans ces conditions, avec ce gouvernement? 

Aux dernières élections de juin 2011, la percée du parti kurde et la légère amélioration du score du CHP, le parti républicain du peuple, kémaliste, ont légèrement réfréné l’impatience d’Erdogan à réécrire la constitution. Il existe une opposition, le CHP réfléchit à une nouvelle stratégie qui lui permettrait de retrouver enfin le peuple, et les partis kurdes ont une légitimité incontestable. C’est précisément ce qui exaspère Erdogan, lequel est un autocrate. C’est pourquoi il a emprisonné des candidats kurdes, et harcelé des journalistes qui couvraient les manifestations du CHP.

En réalité, la Turquie est toujours une démocratie et c’est  ce qui durcit le comportement d’Erdogan : il veut passer outre, a déjà mis la police, la justice, la presse sous contrôle. Ce qu’il reste de démocratie dans ce pays se bat contre Erdogan ! 

*Enfin, il y a un problème kurde au centre du Moyen-Orient mais passé sous silence alors que qu’il s’agit d’un problème considéré comme la clé de la démocratisation de la région… Malgré la répression turque, iranienne, syrienne et le silence international, ils n’abandonnent pas la rue et mènent leur propre combat depuis des dizaines d’années avant le « printemps arabe ». Comment analysez-vous « l’imposture AKP » et la complicité internationale face à la question kurde en ce moment critique des révoltes de peuples dans le monde ?

La répression catastrophique menée contre les Kurdes ne peut que favoriser les extrémistes. On a cru, au début, que le gouvernement d’Erdogan allait jouer la carte de l’apaisement. Il n’en est rien et les arrestations récentes de journalistes et d’éditeurs kurdes accusés de façon mensongère de collusion avec le terrorisme nous éloignent encore d’une solution pacifique. Il est étrange qu’Erdogan, qui déteste l’armée au point de l’emprisonner et de l’éradiquer de toutes les instances, se transforme en généralissime despotique – ceux-là même dont il prétend combattre les réflexes- dès lors qu’il s’agit des Kurdes. Les Kurdes souffrent, à mon sens, de deux maux. Le premier mal qui les attaque est extérieur, nous venons de l’évoquer. Le second qui les dévore est intérieur : il provient de cette fascination malheureuse et de cette adhésion au PKK. Les démocrates pourtant ne manquent pas au sein de la communauté et c’est leur voix que l’on a besoin d’entendre sur la scène internationale. C’est elle, pacifique, rationnelle, éclairée, qui doit porter haut et fort le besoin de dignité et de reconnaissance des Kurdes. En même temps, la question frappe d’accablement la communauté internationale car elle met en cause plusieurs territoires de plusieurs nations. En ce sens, au lendemain du retrait américain, l’avenir incertain de l’Irak,  pays qui risque de se démanteler lui-même, va remettre la question irako-turco-kurde sur le devant de la scène.

*Comment voyez-vous l’avenir du « printemps » arabe ?

Il y a des terres où l’espoir résistera, comme la Tunisie. D’autres, comme la Libye, en grand danger compte tenu de la dissémination des appétits de pouvoir, des tribalismes et des arsenaux de guerre. En Egypte, la déferlante islamo-salafiste aux premiers et seconds tours des législatives dans les grandes villes qui ont déjà voté, fait courir un sérieux danger à la cause des femmes et des esprits libres. La répression de l’armée égyptienne contre les manifestants  qui exigent qu’elle cède le pouvoir aux civils va encore durcir les extrémismes. Pour tous ces pays, les conditions économiques effrayantes aggravent évidemment l’instabilité. Les pouvoirs islamistes devront se confronter à la loi de l’économie et la charia n’y pourra pas grand chose ! Quant à la Syrie, elle s’enfonce dans les massacres- près de 6000 selon les dernières estimations- et le flot de sang ne pourra pas favoriser, au moment de la chute inévitable de Bachar el Assad, une transition facile. Il est probable que les islamistes, là aussi, seront portés par la tragédie.

Mais je voudrais revenir et conclure avec un pays symbole comme la Tunisie. Les islamistes qui s’y prétendent modérés « à la turque » ont donné en réalité tous les signes de l’excès. Le premier ministre Hamadi Jebali a exalté « l’entrée dans le sixième califat », son gouvernement n’ose ni surtout ne veut faire intervenir la police contre les salafistes qui agressent depuis plusieurs semaines les enseignants de la faculté la Manouba, près de Tunis. Ces commandos exigent que des étudiantes intégralement voilées soient autorisées à suivre les cours. Ils ont déjà molesté des enseignantes dévoilées et frappé des professeurs. Pourquoi la police n’intervient-elle pas ? A la veille des élections, en octobre dernier, un membre du bureau politique d’Ennahda, le parti désormais au pouvoir, me déclarait qu’il ne fallait pas sévir contre les salafistes mais les « guérir »…

Seulement, en face, nous avons une société tunisienne évoluée et courageuse. Elle saura, j’en suis convaincue, tout au long de cette année 2012 cruciale qui commence, séparer le bon grain de l’ivraie, et la démagogie islamiste de la réalité et de la raison démocratique. 

Par Maxime Azadi

*Interview également publiée sur l’agence de presse Firat (ANF) et le blog de Maxime Azadi (Mediapart)




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