Les vertus de la cendre…
2012-06-13 22:16:00

Dis-leur ceci, père : « Les kurdes ne perdent jamais ». Regarde le bout de ta cigarette, souffle dessus pour faire tomber la cendre dans le creux de ta main, et dis-leur : « la cendre ».

Quand tu auras prononcé ce mot, passe ta langue sur la cendre. Elle a une saveur agréable, n’est-ce pas ? La cendre a une saveur agréable, père : un peu acide, elle assèche d’abord les papilles, puis fait monter la salive. Alors tu diras : “Les kurdes ne perdent jamais, car ils sont maitres de leur douleur.”

Répète le mot cendre, père. Inutile d’ajouter le moindre commentaire, tes visiteurs savent ce qui est la cendre. Lequel d’entre nous, ayant été blessé, n’a pas pansé sa plaie avec de la cendre ?  

Chez nous, on brule un peu de tissu et on applique le résidu sur la blessure, depuis des générations, que l’on soit adulte ou enfant. Ne glose pas, père. Contente-toi de prononcer le mot en regardant le bout de ta cigarette allumée. C’est exactement ce que fit le Mollah Selim, au début du vingtième siècle, lorsqu’il alla se refugier au consulat de Russie, après sa défaite.

Avant sa pendaison sur la place de la ville, cet artisan d’une insurrection avortée enseigna à son hôte toutes les vertus de la cendre durant les quelques jours qu’il resta réfugié au consulat.

« La cendre, murmura-t-il. Arracher un fil à votre veste, brulez-le et vous aurez de la cendre. Regardez. »

Ce petit récit fait partie du livre « Les plumes » de Salim Barakat, une épopée kurde traduite de l’arabe et sortie récemment aux Éditions Actes Sud. Né à Al-Qamishli, au Kurdistan syrien, et qui réside actuellement en Suède, l’écrivain kurde  nous emmène dans une histoire poétique, remplie de métaphores et de tournures imprévues, à travers le destin du jeune Mem.

N’obéissant pas aux lois du temps, l’auteur nous livre un mélange prodigieux de réalité et de rêve, mais attire en même temps l’attention sur les problèmes complexes de la région, comme l’histoire tragique des kurdes et les insurrections, le problème de l’eau et les exécutions lors des passages entre les frontières  du Kurdistan divisé en quatre. L’auteur fait dialoguer les oiseaux, plantes, anges et les cours d’eau… ces dialogues qui rendent fous et ne vont nulle part…

Le fait que cette histoire fantastique soit écrite en langue arabe rappelle à elle seul la tragédie du peuple kurde, victime de la politique d’arabisation, ou de turquification comme dans le cas du grand romancier kurde Yachar Kemal qui connait le même sort que Barakat de l’autre coté de la frontière, en écrivant Memed le Mince en langue turque.

Comme il est dit dans « Les plumes », on aura de la cendre en brulant n’importe quel fil ou tissu, tout en rappelant que la cendre et le feu ont une place divine dans la culture du peuple kurde. C’est une longue histoire, allant au moins jusqu’aux Mèdes, ascendant des kurdes et au Zoroastrisme, considéré  première religion monothéiste au monde, née dans le Kurdistan Iranien. On trouve toujours les traces de cette culture qui vénère le feu, même chez les kurdes musulmans qui n’éteignent pas le feu avec de l’eau. Chez les kurdes alevis, le feu, chauffe et la cendre sont sacrés dans nos jours, n’ayant aucun rapport avec l’Islam, tandis que les kurdes yézidis vénèrent le feu et le soleil.

Dans le livre sacré « Avesta » de Zarathoustra, vécu selon les historiens vers les années 600 avant J.C, le feu représente une force divine  et joue un rôle fondamental dans la tradition rituelle vieil-avestique. On raconte que le feu est le propre fils d'Ahura Mazda, force créatrice du monde et des quatre éléments, l'eau, la terre, le feu et l'air. Il est conseillé de se soumettre devant le feu comme symbole divin et de respecter la Nature. On partage en outre un moment de joie collective autour du feu, qui est également le symbole de la révolte,  de la liberté et de la renaissance, donnant l’occasion à de grandes manifestations lors de la fête du Newroz, le 21 Mars.

« -Il n’était qu’homme, pauvre fragment d’un homme et d’un « moi » : il sortit de mes propres cendres et de mon propre brasier, ce fantôme, et vraiment, il ne me vint pas de l’au-delà !

 Qu’arriva-t-il alors, mes frères ? Je me suis surmonté, moi qui souffrais, j’ai porté ma propre cendre sur la montagne, j’ai inventé pour moi une flamme plus claire. Et voici ! Le fantôme s’est éloigné de moi !

-Il faut que tu veuilles te brûler dans ta propre flamme : comment voudrais-tu te renouveler sans t’être d’abord réduit en cendres !

-Vous vous entendez à hurler et à obscurcir avec des cendres ! Vous êtes les plus grands vantards et vous connaissez l’art de faire entrer la fange en ébullition.

-Nous avons tous desséché ; et si le feu tombe sur nous, nos cendres s’en iront en poussière : – Oui, nous avons fatigué même le feu. » (Ainsi parlait Zarathoustra de Friedrich Nietzsche)

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18/04/2014 21:11:40