Nathalie Baravian: La cuisine nous ramène à notre identité
2012-06-09 11:35:15

La cuisine est considérée comme le « miroir » de notre culture et de notre vision du monde. Elle est aussi le reflet de notre histoire. « Elle nous ramène à notre identité » dit Nathalie Maryam Baravian, l’auteur de la « Cuisine arménienne ».

Petite-fille de rescapés du génocide arménien de 1915, elle se considère comme une arménienne de la troisième génération.  Son livre, « la cuisine arménienne », a été sorti en 2007 aux Editions Actes Sud et récompensé par des prix; Gourmand Awards - Grand Prix Cuisine Etrangère 2007 et Le Grand Prix Eugénie Brazier 2007.

Il ne s’agit pas d’un simple livre de recette mais du témoignage d’une histoire tragique et mouvementée. Un livre qui nous fait plonger dans l’histoire arménienne et des origines de cette culture à travers l’une des plus anciennes cuisines du monde.

« La cuisine arménienne est une façon de d’essayer de colmater une brèche dans la chaine transmission et de combler une angoisse de la disparation : repérer les corps et le réconforter par la mémoire vivante des ancêtres et les saveurs sensuelles des plats » dit-elle.

Elle affirme que la cuisine arménienne est « l’héritage tangible le plus précieux » de sa grand-mère.

Entretien avec Nathalie Baravian pour Blog de Maxime Azadi et l’ActuKurde sur la cuisine qu’elle qualifie de « meilleur ambassadeur » d’une culture :

*Quelle est la place de la cuisine dans la culture d’un peuple ou de manière générale, comment définir la cuisine ?

-La cuisine est beaucoup plus que l’art d’accommoder  la nourriture. Elle est le reflet d’une culture, un art de vivre, un art du partage. Elle nous renseigne sur notre relation à l’espace, à notre terre d’origine, et au temps, aux rythmes des saisons, à nos fêtes rituelles et à notre calendrier religieux. Elle nous ramène à notre identité. Elle donne raison au mot de Brillat-Savarin. Dis-moi ce que tu manges, je te dirais qui tu es.

*Dans votre livre, vous suivez la cuisine arménienne à travers l’histoire et des origines. Comme vous dites ; la cuisine arménienne témoigne ainsi de l’histoire du peuple arménien. Alors, comment a-t-elle influencé cette histoire tragique sur la cuisine ?

La cuisine arménienne est le reflet de sa longue histoire de 3000 ans: La proximité séculaire des cultures turque, arabe, kurde, grecque dans l’empire ottoman, l’exil vers les pays du Moyen Orient, mais aussi le contact avec la Russie se sont traduits par les saveurs métissées de cette cuisine. Avant même la période ottomane, on trouve même des traces de Byzance ou des mongols dans la cuisine arménienne ! En même temps, la cuisine a su préserver ses particularités avec des plats et des préparations bien spécifiques.

*Toujours dans votre livre, vous définissez la cuisine comme un moment de partage et de joie. Vous dites qu’avec la cuisine, ce sont des attitudes, des façons de penser qui se transmettent et vous parlez de « traditions culinaires transmises de mère en fille au cours de l’histoire ». Que reste-il de cette culture aujourd’hui ?

-J’ai eu la chance immense d’avoir ma grand-mère paternelle longtemps. C’était une personne exceptionnelle et une excellente cuisinière et c’est elle qui m’a inspiré ce livre et à qui je l’ai dédié. Elle avait dû quitter la Turquie toute petite et était pour moi le lien avec le passé à jamais perdu. Elle nous a transmis entre mille choses, la cuisine de sa mère et de sa grand-mère les recettes mais aussi les gestes et le savoir-faire ancestral. Elle les a transmises à ma mère qui me les transmet à présent, à mon tour de la transmettre par la voie de l’écrit.... Mon histoire ressemble à celle de la plupart des Arméniens de la 3e génération et c’est pourquoi ils ont apprécié je crois cet ouvrage

-En famille ou entre amis arméniens, on continue à partager les plats ancestraux. On aime aussi faire découvrir notre cuisine à ceux qui ne la connaissent pas,  car la cuisine est le meilleur ambassadeur d’une culture. On continue par exemple au sein des familles à préparer et à partager le “anouch abour” à Noêl , un dessert constitué de blé entier et de fruits secs,  les “Tcheuregs” , les brioches arméniennes et les œufs teints à la pelure d’oignon à Pâques...

* Les transmissions traditionnelles ou des valeurs culturelles sont-elles en voie de disparition dans cette époque dite « moderne et civilisée» ?

-Malgré les aléas de l’histoire, les Arméniens ont toujours réussi à s’intégrer dans les pays d’accueil tout en conservant leur identité propre. Et cela pour survivre.... C’est toujours le cas aujourd’hui même si cela devient plus difficile et il faut lutter contre la dilution dans les pays d’accueil. Les Arméniens s’organisent partout pour transmettre leur  culture, leur langue, via de nombreuses associations, écoles....

*Apprendre cuisiner dans des livres ou à la télé comme on témoigne aujourd’hui peut-il remplacer la culture de transmission traditionnelle?

-La transmission traditionnelle était essentiellement orale. J’ai eu la chance d’avoir ma grand-mère suffisamment longtemps pour la voir cuisiner. Les livres et la télévision, ou même les sites internet ne la remplacent pas mais ils  aident à la conserver, et à la transmettre car les 3e et a fortiori 4e génération n’ont malheureusement plus cette chance car elles ne sont plus en lien direct avec le pays d’origine. Ce que les lecteurs je crois ont apprécié dans mon livre ce sont non seulement les recettes traditionnelles mais aussi les souvenirs familiaux les petites et grandes histoires qui entourent la cuisine qui permettent de connaître ou de conserver la mémoire de cette cuisine, élément à part entière de notre culture.

*Que diriez-vous sur « la culture fast food » et la mode d’alimentation de la nouvelle génération ?

-Le temps aujourd’hui se réduit de plus en plus, surtout dans la société urbaine. La cuisine arménienne, comme toutes les grandes cuisines qui nécessitent souvent de longs temps de préparation s’accommode difficilement de la modernité. Cela étant dit, le succès des livres de cuisine, des émissions télévisées dédiées à la cuisine témoignent d’un intérêt grandissant pour la cuisine et pour le retour à cette “valeur refuge”.

*Jusqu'à la fondation de la République turque, les kurdes et les arméniens ont vécu ensemble sur les mêmes territoires pendant des milliers d’années. Donc, il y a une cuisine commune. Avez-vous souvent rencontré les traces de cette histoire commune dans vos recherches sur la cuisine arménienne ?

-Naturellement la culture ottomane était faite des différentes composantes de la société de l’époque : les grecs, les arméniens, les arabes, les kurdes ont influencé cette cuisine.  On trouve naturellement de nombreux points communs entre ces cuisines puisqu’elles se sont partagées la même terre et cela a été le plus difficile était de distinguer la cuisine arménienne : les mezzés, le boulghour, les dolmas, les khadaïfs pour ne citer que ces exemples, sont partagés par tous. Difficile de savoir qui de la poule et de l’œuf... Mais grâce à mes recherches et à différents témoignages, j’ai pu identifier des plats spécifiquement arméniens, par exemple le soudjoukh (saucisson arménien) et le basterma (jambon arménien), le manti ont une paternité arménienne...

(Cette interview est également publiée sur l’agence de presse Firat, sur le journal Yeni Özgür Politika et sur le Blog de Maxime Azadi)

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18/04/2014 02:37:44