23.04.2014
L’AKP et le mouvement kurde : le temps de la confrontation
2012-03-31 07:26:47
Yazdir

Julien Cécillon, assistant de recherche pour le programme « Turquie contemporaine » de l'Institut français des relations internationales (Ifri), analyse la situation politique de la Turquie dix ans après l’arrivée au pouvoir de l’AKP.

« Dix ans après l’arrivée au pouvoir de l’AKP et après quelques timides avancées, les tensions sont réapparues entre le mouvement kurde et le gouvernement, faisant planer le risque d’un retour aux heures les plus sombres du conflit » résume Julien Cécillon dans son analyse, publiée sur le site internet d’Ifri.

Il rappelle notamment les opérations militaires, la mort de 34 civils kurdes dans le bombardement du 28 décembre 2011 contre un village kurde, le tremblement de terre qui a fait plus de 500 morts à Van et la colère des rescapés kurdes face à l’inertie du gouvernement, ainsi que le discussions avec le principal parti légal kurde  BDP et le PKK, organisation armée et populaire.

Après un certain nombre de défaites électorales dans la région kurde, où le BDP a remporté une centaine de mairies en mars 2009, « L’AKP, qui avait contribué à ramener les électeurs kurdes aux urnes, est aujourd’hui délaissé par une partie de cet électorat, déçu des propositions du gouvernement. Suite à ces revers, le parti au pouvoir semble s’être progressivement détourné des Kurdes, choisissant de traiter la question kurde sur le mode sécuritaire. L’objectif serait désormais de rassembler la frange la plus nationaliste de l’opinion, qui constitue une solide réserve de voix »

Rompant les contacts avec le PKK,  « priorité est désormais donnée aux opérations de l’armée, pour affaiblir l’organisation kurde et reprendre les négociations à partir d’une position plus favorable, ou simplement pour tenter de l’éliminer complètement » affirme l’auteur de l’analyse.  « Le discours sécuritaire s’est durci, et la frontière entre terrorisme et défense des droits kurdes s’est amenuisée aux yeux des autorités, comme en témoignent les milliers d’arrestations dans le cadre du procès KCK »

Il poursuit : « La Confédération du peuple du Kurdistan (Koma Civakên Kurdistan - KCK) est une organisation dont l’origine remonte à une déclaration d’Öcalan en 2005, dans laquelle il appelait à la création d’une «confédération démocratique » réunissant tous les Kurdes, parallèlement à leurs États de résidence. Pour la justice turque, le KCK ne serait qu’une structure écran représentant la branche urbaine du PKK. Dans le cadre d’un procès fleuve qui dure depuis 2009, près de 8000 personnes, accusées d’être membres de cette organisation ou de la soutenir, ont été arrêtées. Parmi les détenus figurent de nombreux maires de villes du Sud-Est, militants du mouvement kurde, avocats, syndicalistes ou journalistes. Ces arrestations de masse font suite à une modification de la loi anti-terreur en 2006, qui renforce la possibilité de détention des suspects accusés d’adhérer à une organisation terroriste ou de faire de la propagande terroriste. »

L’affaire a pris plus d’ampleur encore lors des législatives de juin 2011, lorsque l’élection de cinq candidats pro-kurdes, en détention préventive dans le cadre du procès KCK, a été bloquée par la justice turque, ajoute-t-il.

« Un autre candidat effectivement élu, Hatip Dicle, a également été privé de son siège pour une condamnation dans une autre affaire. En solidarité avec les détenus, et pour exiger l’annulation de ces décisions, tous les élus pro-kurdes ont dans un premier temps refusé de siéger au Parlement. Le boycott a duré du 12 juin au 1er octobre 2011, date à laquelle ils décidèrent de siéger à nouveau sans avoir obtenu gain de cause. Au total, sur les 35 candidats pro-kurdes élus, seuls 29 siègent en pratique.  En visant le mouvement kurde dans son ensemble, le procès KCK sape l’ascension d’une nouvelle élite politique kurde de qualité, qui fait l’apprentissage de la gestion des affaires publiques dans les municipalités du Sud-Est, et pourrait offrir une alternative à la violence. La mise en détention de plusieurs intellectuels, tels Buşra Ersanlı, professeur à l’université Marmara à Istanbul, ou Ragip Zarakolu, éditeur engagé sur la cause kurde, laissent en outre planer de forts soupçons quant au caractère équitable du procès. »

Soulignant le caractère de la Constitution actuelle « qui est notamment un obstacle fondamental à la reconnaissance de l’identité kurde en Turquie »,  l’auteur rappelle que la nécessité de rédiger un nouveau texte n’a pour l’instant abouti à rien de concret.

Il indique que le parti pro-kurde prône une forme de décentralisation avec une reconnaissance de la langue kurde, au moins dans les régions du Sud-Est. « Les cas de la Catalogne ou du Pays-Basque en Espagne sont régulièrement mis en avant. L’idée d’une forme de « régionalisation », dont l’Union européenne serait un cadre idéal, a également été avancée. Mais ce début de rationalisation du discours politique kurde s’est dilué au fil du temps. Le 14 juillet dernier, le Congrès pour une Société Démocratique (Demokratik Toplum Kongresi, DTK), un portail d’organisations kurdes, a proclamé l’« autonomie démocratique » dans le Sud-Est du pays. Si les contours de cette initiative sont à ce jour plutôt vagues et sans effets immédiats, beaucoup y voient une forme d’indépendantisme déguisé. En tout état de cause, la décentralisation est bloquée en Turquie, car elle y est perçue comme une forme de dilution de l’État et un encouragement au séparatisme. Elle représente pourtant un enjeu majeur de la réforme de l’État, et pas seulement pour résoudre la question kurde. Mais l’AKP, qui avait pour programme la réforme des institutions, semble aujourd’hui beaucoup moins ferme dans sa volonté de changement. »

Il conclut : « Avec le retour à une atmosphère de confrontation entre l’État et le mouvement kurde, l’AKP a perdu son image de parti d’ouverture. Le gouvernement d’Erdoğan semble s’être parfaitement coulé dans le système institutionnel turc, autoritaire et centralisé. De fait, longtemps marqué par sa lutte contre l’armée et les institutions kémalistes, l’AKP a moins intérêt à réformer un État qu’il incarne et contrôle désormais. Pour le mouvement kurde en revanche, la confrontation avec les pouvoirs publics reste entière, faisant planer le risque d’un retour aux heures les plus sombres du conflit. L’écart se creuse entre la solution militaire choisie par le gouvernement, et les revendications d’un mouvement kurde gagné peu à peu par la radicalisation. La jeunesse kurde, souvent socialement et économiquement marginalisée, est à nouveau tentée par le maquis. »



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