Le procès visant la fermeture du Roj TV, la télévision kurde en exil, sous la pression de la Turquie avec le soutien direct des américains, révélé par Wikileaks, a débuté lundi au tribunal de première instance de Copenhague, au Danemark. Ce procès unique en son genre est considéré comme une « honte internationale » par la communauté kurde.
Dans le cadre d’une enquête, lancée en 2005 sur la demande de la Turquie, pour la fermeture du Roj TV, qui émet depuis mars 2004 à partir du territoire danois, a commencé le 15 Aout, une date qui coïncide avec le 27e anniversaire du lancement de la lutte armée du PKK, Parti des travailleurs du Kurdistan.
UNE LETTRE QUI MET EN CAUSE LA LÉGITIMITÉ
Le Parquet danois demande l’interdiction de la télévision kurde, basée à Copenhague, en l’accusant d’avoir soutenu le PKK à travers ses émissions. Biorn Elmquist, l’avocat de la défense, a révélé l’existence scandaleuse d’une lettre de remerciement envoyée aux autorités turques par le procureur danois, suite à ses visites en Turquie au cours de l’année 2010, lors de l’audience.
Le procureur Jakob Buch-Jepsen a admis avoir fait un voyage dans ce pays en décembre 2010. Les avocats de Roj TV ont demandé l’abandon du procès, soulignant que la légitimité du procureur est mise en cause. Mais cette demande a été rejetée par les juges après une courte pause. L’avocat de la défense a affirmé qu’il s’agit d’une affaire dans le cadre de la liberté d’expression et de la démocratie, non du terrorisme. Le procès doit durer jusqu'au 9 novembre prochain.
COMPROMIS AU SOMMET DE L’OTAN
Depuis sa création, Roj TV est sous une énorme pression internationale. En 2008, le ministère de l’affaire intérieure allemand a ordonné une opération contre Roj TV, et les émissions et activités de cette télévision ont été interdites. Cependant, un tribunal fédéral de Leipzig a annulé cette décision en février 2010, autorisant de nouveau les émissions de la télévision. Selon un communiqué de Roj TV, un contrat de sous marin nucléaire de 6 millions d’euros entre le gouvernement allemands et turcs était à l’origine de l’opération et l’interdiction visant la télévision kurde.
En 2009, l’enquête contre la télévision kurde a pris une nouvelle dimension, lorsqu’une crise a éclaté lors du sommet de l’OTAN en avril 2009. La Turquie a menacé de poser son veto contre la nomination de l’ancien premier ministre danois, Anders Fogh Rasmussen, à la tête de l’OTAN, exigeant la fermeture du Roj TV.
L’IMPLICATION DES AMÉRICAINS RÉVÉLÉE PAR WIKILEAKS
Washington avait également demandé la fermeture de cette télévision, mais il s’est impliqué directement dans cette affaire au début de l’année 2010, révèlent des câbles diplomatiques américaines, publiés en janvier 2011 par Wikileaks.
Un câble daté du 25 février 2010 fait état d’une rencontre, effectuée le 18 février 2010, entre le directeur du ministère des Affaires étrangères turc, Feridun Sinirlioglu, et son homologue américain William Burns. Alors que ce responsable turc reproche la « tiédeur » du Danemark face au Roj TV, le représentant permanent de la Turquie à l'OTAN, Tacan Ildem, parle d’un accord en 2009 à l’initiative du Barack Obama, président des Etats-Unis, pour la fermeture de la télévision kurde. Il affirme que le Danemark a promis de faire le nécessaire pour des « modifications législatives » afin de permettre la fermeture du Roj TV.
Après ces accords, la police belge a lancé en mars 2010 une vaste opération contre 25 adresses, dont les bureaux du Roj TV, dans ce pays, arrêtant plusieurs personnes.
La télévision kurde a été inculpée le 31 Aout 2010 par les autorités danoises dans le cadre la loi anti-terreur, à la suite d'une longue enquête entamée en 2005. Le ministre de la Justice, Lars Barfoed, a également donné son aval à cette inculpation de soutien au terrorisme.
Depuis 2005, l'instance danoise de régulation de l'audiovisuel a rejeté quatre fois la demande d’interdiction des émissions de la télévision kurde, affirmant que les preuves fournies par le Parquet ne sont pas suffisantes pour une telle décision.
Présenté au prix Nobel de la Paix en janvier 2010, Roj TV est la troisième télévision kurde menacée de fermeture. La première télévision kurde, Med TV, créée en 1994, a été interdite en 1999 par les autorités anglaises, tandis que les émissions du Medya TV qui a vu le jour juste après la fermeture du Med TV ont été interdites par la France en 2004.
Les organisations kurdes ont lancé une campagne de signature pour soutenir Roj TV et protester contre le procès. Le principal parti kurde BDP en Turquie a réagit fermement contre la demande de fermeture, demandant aux autorités turques d’autoriser Roj TV à émettre à partir de la Turquie, au lieu de chercher à interdire la chaine.