L’armée turque, le dernier fief des kemalistes, est officiellement tombé la semaine dernière à la main du gouvernement AKP de premier ministre Recep Tayyip Erdogan, suite à la démission du chef d'état-major turc ainsi que les commandants des armées de terre, air et mer. En réalité, l’armée avait perdu cette guerre en 2007 lorsqu’elle avait publié un communiqué de pronunciamiento, ressemblant à ceux qu’elle a publiés dans le passé. Mais ce «e-coup d’État » d’une armée qui est la seconde puissance militaire de l’Otan et la sixième du monde, n’avait pas fait peur au pouvoir en place. Parce qu’en vérité, les militaires n’avaient plus le soutien des américains. C’est alors que le nettoyage a commencé pour être remplacé par d’autres.
ERGENEKON REMPLACÉ PAR OTUKEN
Le gouvernement AKP avait déjà pris le contrôle de la police, notamment par l’infiltration des « imams » de la confrérie Fethullah Gulen. Cette confrérie qui gère 600 écoles dans le monde et compte plus de 4 millions de fidèles, est accusée d’être derrière les opérations contres les journalistes et les opposants, mais aussi d’avoir servi de couverture à la CIA en Asie centrale.
Les services de renseignements turcs (MIT) sont dirigés par un proche de Recep Tayyip Erdogan proches, Hakan Fidan. Il a également des liens étroits avec la confrérie Gulen.
La fameuse organisation clandestine ou « l’État profond », dit Ergenekon, a aussi changé de main, suit à la vague d’opérations depuis 2007, visant notamment des militaires. Ils sont accusés d'avoir tenté de renverser le gouvernement turc. Cependant, leurs crimes contre les kurdes restent toujours impunis alors que plus de 17 000 kurdes, victimes des exécutions extrajudiciaires, ont été disparus et 4 000 villages ont été détruits.
Selon le dirigent du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), Murat Karayılan, Ergenekon a été remplacé par Ötüken. « Les ramifications de la confrérie Gulen dans l’Etat peuvent s’appeler Ergenekon vert. Mais selon les renseignements qui nous sont parvenus, une nouvelle organisation, dit Ötüken à la place de ‘Ergenekon vert’ peut surgir prochainement sur la scène » a confié Karayilan, dans une interview accordée fin juin au journal turc Milliyet. Donc, il ne s’agit pas d’un démantèlement ou d’un véritable jugement, mais d’un changement conformément au nouvel régime.
RÉDUIRE AU SILENCE TOUTES LES OPPOSITIONS
Depuis son arrivée au pouvoir en 2002, le gouvernement AKP tente de réduire au silence toutes les oppositions. Commençant par des promesses comme « tolérance zéro face à la torture», « respect à la liberté d’expression » et « ouverture vers la communauté kurde », il a transformé le pays en une vaste prison, la plus grande du monde, pour les journalistes avec environ 70 journalistes enfermés.
Les kurdes ont été systématiquement visés depuis 2009 par l’affaire KCK, l'Union des associations du Kurdistan (KCK), une organisation accusée de « terrorisme » et de « complicité » avec le PKK. Aujourd’hui, plus de 4 000 membres actifs du principal parti kurde BDP, dont des maires, syndicalistes et défenseurs des droits de l’homme, sont en prison. Tous ceux qui militent pour la cause kurde se voient accusé d’être le membre de cette organisation.
En outre, la gauche radicale est dans la ligne de mire de l’affaire « Devrimci Karargah », une organisation clandestine, accusée également d’avoir des liens avec le PKK. Tous les militants de la gauche qui se rapprochent de la cause kurde risquent d’être arrêtés dans le cadre de cette affaire. La police réprime toutes les tentatives d’une troisième voie, une gauche alternative autour d’un système de décentralisation, accusant de « terrorisme ».
LES KURDES, SEULES FORCES D’OPPOSITION
La seule force d’opposition reste les organisations kurdes qui résistent malgré les arrestations de masse qui poursuivent sans répit. Pour la gauche turque et la plupart des intellectuels indépendants, le mouvement kurde est aujourd’hui le seul espoir contre le gouvernement répressif. Avec l’initiative du principal parti kurde BDP, le bloc « Travail, Démocratie et Liberté », composé de plusieurs autres petites formations, a été le deuxième gagnant lors des élections législatives du 12 juin, remportant 36 sièges, malgré une campagne très inéquitable et les fraudes à travers le pays. Huit jours après les élections, le siège d’un député kurde a été invalidé et les autorités ont refusé de libérer cinq autres, actuellement en prison.
Cette source d’espoir se grandisse de plus en plus, défiant la répression quotidienne de la police. Selon un rapport de l'Association de droits de l'Homme (IHD), 4 015 personnes ont été arrêtées au cours du premier semestre 2011, dans la seule région kurde, contre 2 430 sur la même période de l'année 2010, parmi eux 1 145 personnes ont été envoyées en prison. Le rapport constate 16 482 cas de violations des droits de l'homme au six premiers mois de l'année en cours, contre 13 219 cas en 2010. Alors que le premier ministre se vante d'avoir instauré une « démocratie avancée », le même rapport constate 1 010 cas de tortures et de mauvais traitements au six premiers mois dans région kurde, contre 433 en 2010.
Alors que les chiffres brossent un tableau sombre, le gouvernement AKP est proposé comme meilleur choix par les pays occidentaux. Le gouvernement turc et ses « médias » montrent le pire pour soumettre la population au «meilleur du pire », faisant croire qu’il existe deux voies possibles : AKP ou Ergenekon, alors que rien n’indique que l’AKP est la clé des problèmes non résolus. La croissance économique de ce pays est devenue le seul argument de la communauté international pour vanter le gouvernement turc, fermant les yeux devant la violence policière et les violations flagrantes des droits de l’homme.
COHÉRENCE CIVILO-MILITAIRE N’EST PAS SUFFISANTE
Pour la journaliste et écrivaine Nuray Mert, qui est aussi dans la ligne de mire du gouvernement, le contrôle du pouvoir civil sur l’armée ne suffit par pour la démocratisation. « On ne peut pas parler de démocratisation sans une interrogation complète sur la mentalité militaire » dit-elle et fait une comparaison entre l’époque de Tansu Ciller, la première et la seule femme à exercer la charge de Premier ministre dans son pays entre 1993 et1996, et l’actuel gouvernement. Ciller est accusé d’être le responsable des exécutions extrajudiciaires par milliers. Plusieurs organisations de défense des droits de l’homme ont porté plainte contre elle pour qu’elle soit jugée.
« A cette époque, il y avait une cohérence entre les civils et les militaires, mais cette cohérence a entrainé le pays dans un bain de sang » ajoute la journaliste qui appelle l’opposition démocratique à se mobiliser pour un véritable changement.
CRIMINEL DE GUERRE PROMU
Le choix de Necdet Ozel, ancien chef de la gendarmerie, au poste de chef d'état-major interarmes, renforce cette analyse. Une chaîne de télévision kurde avait diffusé le 1e aout une vidéo de Necdet Ozel, lors d'une opération menée 1999, au cours de laquelle il ordonnait le bombardement aux gaz chimiques contre les guérillas du PKK, Parti des travailleurs du Kurdistan. Aucune réaction du gouvernement sur cette vidéo, à part d’un silence mortel comme si rien ne s'était passé, alors que ce nouveau chef de l’armée devrait être jugé pour crime de guerre, non promu.
LE RISQUE D’ISLAMISME
Nora Seni, directrice de l'Institut français d'études anatoliennes à Istanbul (IFEA), parle de son coté d’un "dérive totalitaire" du gouvernement Erdogan, dans une interview au Point.fr. « On peut en effet craindre le développement d'un penchant qui consacre le pouvoir d'un homme, le Premier ministre Tayyip Erdogan, l'effacement ou l'affaiblissement progressif des institutions pouvant servir de contre-pouvoir dans la société turque. La liberté de la presse est contestée par l'emprisonnement de plusieurs dizaines de journalistes. »
Selon elle, le pays risque de sombrer dans l’Islamisme. « Ce risque existe bel et bien. Mais il ne faut pas oublier que l'AKP a tout de même remporté trois fois d'affilée les élections législatives, avec toujours un nombre de voix supérieur au scrutin précédent. Son score a atteint en juin 50 % des votants. La grande victoire de ce parti, c'est avant tout d'avoir su promouvoir une classe moyenne inférieure grâce à certains signes de reconnaissance. Ces personnes cultivent un mode de vie conservateur et sont fidèles aux préceptes musulmans. Les femmes portent le foulard et les hommes ne boivent pas d'alcool. Ces classes, qui représentent une part non négligeable de la société turque, sont moins humiliées et plus prospères qu'auparavant. Mais il existe de l'autre côté toute une population qui ne veut ni des islamistes ni de l'armée, et qui est en quête d'un espace lui garantissant davantage de démocratie. »
DIKTAT CIVIL
Le PKK affirme que l’affaiblissement de l’armée est une avancée positive mais la tutelle militaire remplacée par la mentalité de « diktat bureaucratique-civil » n’ouvrira pas la voie aux développements démocratiques. « Si l’armée n’est plus aujourd’hui un obstacle sérieux devant une solution à la question kurde, alors le gouvernement AKP doit déclarer publiquement qu’il est prêt pour une solution, sans être retranché derrière des prétextes »
Le journaliste du Milliyet, Hasan Cemal, exprime son inquiétude face au renforcement du premier ministre Erdogan. « Alors que le frein militaire à la démocratie se vide, il peut être remplacé par un frein civil, c’est-a-dire que le nouveau régime peut devenir autoritaire. Oui, le premier ministre Erdogan a renforcé son pouvoir en se débarrassant des reins de la bureaucratie civilo-militaire, après avoir remporté avec 50 % des voix. »
LA VRAIE BATAILLE COMMENCE
La bataille de pouvoir entre le gouvernement, présenté comme un modèle pour le monde arabe, et l’ancienne hégémonie de l’Etat profond, laisse la place à une confrontation dure entre le régime qui détient désormais les reins de la police et de l’armée, et l’opposition démocratique qui défend une troisième voie, qui s’organise à l’initiative du mouvement kurde.

